Homélie de mgr. Aveline

Messe d’entrée en Avent du 1er décembre 2019 à Saint-Ferréol.

Chers frères et sœurs,

Nous voici au seuil d’une nouvelle année liturgique, au début d’une nouvelle aventure spirituelle proposée par le Seigneur à chacune et chacun d’entre nous, pour peu que nous le voulions bien. Le chemin liturgique où nous nous engageons ce soir va d’abord nous conduire jusqu’à Noël et il trouvera son sommet dans la nuit pascale. Ce chemin de foi, des siècles de chrétiens l’ont balisé avant nous, pour que chacun puisse l’emprunter à son rythme, y trouver nourriture, paix, encouragements, le tout dans un seul but : nous aider à accueillir le Seigneur dans nos vies, afin de pouvoir témoigner de lui, en vérité et avec confiance.

Quand on est jeune, encore étudiant ou déjà engagé dans la vie professionnelle, on passe beaucoup de temps à chercher son chemin. Et c’est bien normal ! Où trouverai-je le bonheur ? Comment pourrai-je déployer au mieux toutes les richesses de ma personnalité ? Comment réussirai-je à franchir tel ou tel obstacle, à m’extraire de telle ou telle ornière, à sortir vainqueur de tel ou tel combat intérieur ? Qu’est-ce que le Seigneur attend de moi ? Et moi, qu’est-ce que j’attends de lui ? Comment choisir ? Comment discerner ?

Le prophète Isaïe, dans la première lecture qui nous a été faite tout à l’heure, nous donne une première recommandation. Il dit : ayez confiance en la Promesse de Dieu, celle qu’il a lui-même prononcée lorsqu’il a appelé Abraham, dans les débuts de l’histoire du salut : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton Père, et va vers le pays que je t’indiquerai. Je te ferai devenir une grande nation ; je te bénirai. […] Par toi seront bénies toutes les familles de la terre. » Un homme, à l’appel de Dieu, quitte sa zone de confort et s’élance vers l’inconnu, armé de sa seule confiance en la promesse que Dieu lui a faite. Voilà les ingrédients de base de la vie spirituelle. Voilà la clé du bonheur : elle est dans la confiance en Dieu. Des siècles plus tard, le prophète Isaïe rappelle au peuple d’Israël, en proie à la peur et au doute devant ses ennemis, la force invincible de cette Promesse par laquelle Dieu s’est engagé. Alors que tout est en train de s’écrouler autour de lui, il ose dire : « Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haute que les monts. […] Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. » Et il indique ce qui sera l’effet de la réalisation de cette Promesse : la paix sur la terre. « De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre. »

Chers jeunes : quand vous réfléchissez à votre avenir, n’oubliez pas la Promesse de Dieu ! C’est lui qui, le premier, veut notre bonheur et celui de toute l’humanité. Ne vous laissez pas abattre. À vues humaines, les prophètes ont souvent connu l’échec. Et le peuple d’Israël est souvent allé de déception en déception, de guerres perdues en déportations forcées, de jérémiades en lamentations ! Et pourtant, les prophètes, et Isaïe le premier, ont toujours rappelé au peuple que, même quand tout va mal, même quand on traverse le brouillard et l’épreuve, Dieu reste fidèle à sa Promesse. Et l’aube du salut finit toujours par blanchir dans la nuit de nos détresses. Dieu l’a promis à un autre prophète, Jérémie, encore plus malheureux qu’Isaïe : « Ne craignez pas, […] je vais vous donner un avenir et une espérance. »

Ne pas oublier la Promesse : c’était la recommandation d’Isaïe ce soir. La deuxième recommandation, c’est saint Paul qui nous la donne dans sa lettre aux Romains. Elle tient en deux mots : réveillez-vous ! Rejetez les œuvres des ténèbres et habillez-vous de neuf, « revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ », lui qui fait toutes choses nouvelles. Autrement dit : faites en sorte qu’en vous voyant agir et vivre, on perçoive le Christ qui vous habite. Que vous soyez à ce point pétri de sa Parole, habité de son Esprit, que vous puissiez dire comme saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » Cette « colocation intérieure », si j’ose dire, n’a pas empêché saint Paul de garder jusqu’au bout son mauvais caractère, car le combat contre le vieil homme dure jusqu’à la fin. Mais justement, c’est un encouragement pour nous : malgré nos défauts et les fissures de nos vases d’argile, on peut toujours accueillir et partager le trésor de l’Évangile, qui rayonne de nous parce qu’on essaie de le vivre, honnêtement, humblement, pas seulement avec des mots, mais par toute notre vie, sans se gonfler d’orgueil, sans se croire supérieur, sans mépriser ceux qui ne croient pas ou croient autrement que nous. Dans son Épître aux Philippiens, saint Paul nous rappelait que c’est dans l’humilité du serviteur que Dieu, dans sa kénose, est venu nous sauver.

Et puis il y a la recommandation que nous fait Jésus lui-même dans l’Évangile : « Veillez, car vous ne savez pas à quel jour votre Seigneur vient. […] Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. » Veillons donc, chers amis, et soyons vigilants. Mais attention : vigilance, ici, ne veut pas dire méfiance ni inquiétude peureuse : ce serait contraire à la Promesse de Dieu, qui veut notre bonheur et celui de toutes les nations de la terre. Vigilance, ici, ne veut pas dire attentisme ni défaitisme frileux : ce serait contraire à la tenue de service que Paul nous a invités à revêtir à la suite du Christ. Vigilance, ici, veut plutôt dire confiance et conversion. Car le premier à veiller, c’est Dieu. Non pas seulement parce qu’il veille sur nous et sur tous les cheveux de notre tête, mais aussi parce qu’il est à l’affût de la moindre brèche dans les armures de notre orgueil, qui est la matrice de tout péché, pour faire couler en nous, par les fissures de nos faiblesses et plus encore par les trouées de nos désirs, l’eau vivifiante de sa miséricorde et de sa grâce. « Guetteur de l’aube, à l’affût de Dieu, écrivait un jour le bienheureux Christian de Chergé, sais-tu que Dieu guette, au plus noir de toi, une aurore ? Pèlerin d’eau vive, sais-tu que Dieu met, au plus dur de toi, une source ? Affamé de Dieu, sais-tu que Dieu met, au plus fou de toi, le partage ? »

Frères et sœurs, la vigilance ecclésiale à laquelle je nous invite en ce début d’Avent n’est pas celle de la peur dans une forteresse assiégée. Bien au contraire, c’est une vigilance qui invite à relever la tête et, au besoin, entrer en résistance, à cause de l’Évangile, contre tout ce qui, dans le monde, fait du mal à l’humanité et nuit à la Création. C’est résister à cause de l’Évangile, que de donner de son temps et de son énergie au service des plus pauvres, quand tout est fait pour les exclure et les enfoncer davantage dans la misère. C’est résister à cause de l’Évangile, que de s’engager dans un dialogue vrai avec ceux qui croient ou qui pensent autrement que nous quand tout est fait pour nous diviser, nous stigmatiser et nous marginaliser. C’est résister à cause de l’Évangile, que de donner du temps au Seigneur dans sa vie quotidienne, quand tout est fait pour nous distraire de notre intériorité et de cette profondeur spirituelle à laquelle chacun aspire. C’est résister à cause de l’Évangile, que de se préoccuper concrètement de la Création, telle que Dieu l’a confiée à l’humanité, pour qu’elle l’habite de façon juste et équitable, et non pour qu’elle l’écrase, l’exploite et l’abîme au profit de quelques-uns, sans se soucier des plus petits ni des générations futures.

Telle est la vigilance de l’Avent : laisser Dieu nous désarmer, apprendre à forger des socs avec nos lances et des faucilles avec nos épées, rester en tenue de service pour préparer la venue du Prince de la Paix, ne pas avoir peur de résister, à cause de l’Évangile, à tout ce qui plonge le monde dans les ténèbres. Il y a cent-trois ans aujourd’hui, le 1er décembre 1916, un homme était assassiné par un groupe de Touaregs au fin fond du Sahara. Il s’appelait Charles de Foucauld. Frêle, seul et désarmé, il avait voulu allumer dans le désert une petite flamme de prière et de fraternité, l’entretenant jour et nuit dans un cœur à cœur brûlant d’amour avec Jésus crucifié. Il est mort seul, mais la flamme, loin de s’éteindre, n’a cessé d’éclairer le monde et d’embraser des cœurs à cause de l’Évangile. Que ce frère universel soit notre compagnon de route et que la Parole de Dieu soit la lampe de nos pas tout au long de cet Avent. Amen !

+ Jean-Marc Aveline

Archevêque de Marseille

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